Secrets de Radio : Les condamnées de Huwei

La nuit s’est emparée de Huwei, petite commune rurale et silencieuse du comté de Yunlin. Rien ne semble vouloir troubler cette quiétude qui s’installe à mesure que l’encre du ciel se noircit.

Peut-être ce léger ronflement que l’on perçoit sans trop savoir d’où il vient

A vrai dire, seuls les grillons s’en donnent à coeur joie en reprenant leur inlassable refrain au milieu des arbres et buissons qui peuplent les alentours de l’émetteur de Huwei. Quant à lui, le site s’est recouvert d’une infime brume, symbole de l’humidité ambiante qui règne sur les lieux.

Et ce vrombissement qui s’intensifie avec les secondes

L’endroit a son charme, comme tous les autres émetteurs de RTI. Là encore, les antennes ont leur particularité et la méthode de transmission est différente des autres sites, mais comme partout ailleurs, elles brillent doucement dans la nuit, ornées de leurs étoiles rouges. On les devine parfois à peine, tant les tons blanc et rougeâtre qu’elles arborent se fondent dans un ciel hésitant entre l’orange et le noir.

Et le silence est rompu un bref instant par ce vrombissement qui s’est suffisamment rapproché. A une centaine de mètres seulement, le TGV et ses fenêtres éclairées coupe la nuit. Le temps de lever la tête et il est déjà loin, emportant avec lui étincelles et sifflements dans le vent. Un oeil sur la montre me dit que c’était peut-être là la dernière rame de la journée. Une rame qui finira par sonner le glas des antennes de Huwei, condamnées à rester silencieuses pour toujours.

Bienvenue à Huwei

Le site de Huwei – « La queue du Tigre » en françaisest l’un des deux sites émetteurs de RTI voués à disparaître prochainement. Pas plus tard que maintenant d’ailleurs puisque depuis ce mois de juin, les antennes commencent à être doucement démantelées. Pourquoi ? La faute à – pas de chance comme on dit parfois – ou plutôt à cette ligne de TGV qui a prévu de se doter de nouvelles gares dans les années à venir. Yunlin et Changhua, un peu plus au nord, sont de ces comtés qui ne sont pas directement desservis par la ligne. Huwei, traversé en trombe par cette bullet blanche et orange, est donc l’endroit idéal pour répondre à ce besoin qui n’en est pas vraiment un selon moi. Alors … adieu Huwei et ses antennes. L’un des plus anciens sites de la radio, souvent cité comme étant autrefois le plus beau site de CBS, va devenir un musée local dédié … à la radiodiffusion.

L'environnement du site a un côté exotique
L’environnement du site a un côté exotique

Ce funeste destin n’est pas une nouveauté et cela fait déjà quelques années que Huwei a perdu de son lustre d’antan. Construite dans les années 1970 sous la direction du ministère de la Défense qui possédait alors CBS, l’émetteur présentait un charme particulier. Des palmiers, une pelouse à la coréenne et plusieurs habitations de plein pieds le long d’une route goudronnée adjacente. On aurait facilement oublié que l’endroit est à Taiwan.
Le besoin en personnel se réduisant au début des années 2000, le site a commencé à se vider de sa population. Fini les dimanches où les enfants des employés parcouraient le site à vélo sous le regard bienveillant des épouses. Aujourd’hui, il ne reste qu’une bicyclette rouillée contre un mur. Le soir venu, alors que la brume revient prendre possession des lieux, on entendrait presque les discussions animées et les cris des enfants qui ont pu remplir l’endroit il y a bien longtemps.

Une allée d'arbres mène aux maisons des employés
Une allée d’arbres mène aux maisons des employés

Comme tous les sites qui ont appartenu à CBS avant qu’elle ne fusionne avec Zhongguo Guangbo Diantai, l’ancienne radio du KMT, Huwei diffuse seulement vers la Chine. Il y a une odeur de propagande d’antan. D’ailleurs, lorsqu’on nous présente les machines d’origine anglaise, c’est un peu ce sentiment qui revient, un retour dans le temps où Chine et Taiwan se livraient une véritable guerre des ondes. Techniquement supérieur à la Chine, Taiwan bombardait ses ondes sur le continent communiste telle la Grosse Bertha en son temps. La Chine améliorait sa capacité de brouillage des ondes ? Qu’importe, on se dotait d’émetteurs encore plus puissants, de façon à écraser symboliquement l’opposant avec les ondes et les messages teintés de nationalisme. Si tout cela est aujourd’hui présenté avec le sourire, on ressent quand même une certaine fierté voire une forme d’amour envers cette puissante machinerie qui n’avait pas d’égale sur le territoire occupé par les rebelles communistes.

Tu vois, si je tourne ce bouton là, on écrase tout. Puissance maximale !
Tu vois, si je tourne ce bouton là, on écrase tout. Puissance maximale !

Le système d’antennes rappelle un peu celui de Tainan, l’autre site qui disparaitra également. Les constructions de fer sont reliées par un réseau de câbles qui projette le signal vers le ciel avant que celui-ci ne retombe vers l’endroit ciblé. Il n’y a plus que de la diffusion en ondes moyennes à Huwei. Ou plutôt, il n’y avait plus que … Désormais, une partie des émissions sera reprise par le voisin Baozhong qui s’agrandit en se dotant d’antennes récentes. L’autre partie sera assumée par l’émetteur de Danshui.

Les antennes de Huwei
Les antennes de Huwei

Les vestiges de cette guerre des ondes se retrouvent aussi vers l’entrée de l’émetteur, barrée par une imposante barrière, elle-même entourée de deux postes de gardes. A vingt mètres de là, à l’intérieur même du site, c’est une petite caserne avec un terrain de basket qui a certainement connu des jours meilleurs. A l’époque la plus glorieuse de Huwei, une vingtaine de soldats étaient postés là pour assurer la protection de l’émetteur. Autant dire qu’il fallait montrer patte blanche pour avoir le droit d’y entrer.

Je vais tout te raconter de l'histoire de Huwei
Je vais tout te raconter de l’histoire de Huwei

 » – Pourquoi fallait-il une garde permanente du site ? »
 » – Pour nous protéger … »
 » – Vous protéger de quoi ? D’une attaque ? »
« – Non pas vraiment… Mais imagine que quelqu’un cherche à s’introduire pour nous forcer à diffuser un message non-conforme à ce que souhaitait alors le gouvernement de Taiwan. Les gardes l’auraient attrapé avant même qu’il ne mette un pied à l’intérieur ! »
 » – Et c’est arrivé ? »
 » – Non jamais … »

Évidemment, vu comme ça…

La sympathique équipe de nuit
La sympathique équipe de nuit

C’est ainsi que nous avons laissé Huwei derrière nous, avec le maigre espoir de revoir le site avant qu’il ne soit entièrement démantelé. Huwei n’est peut-être pas l’endroit qui nous a le plus impressionné par son aspect technique ou la grandeur de ses antennes. Toutefois, son histoire, l’ambiance qui y règne nous a laissé un souvenir plus qu’intéressant.

La suite au prochain numéro.

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10 réflexions sur “Secrets de Radio : Les condamnées de Huwei

  1. Michel

    Très intéressant. Avec une pointe de pésie et de nostalgie de la part d’un jeune qui n’a pas vécu cette époque, et en, plus pas taiwanais !
    Bravo

    1. Ça dépend des employés. Certains seront probablement mutés sur d’autres sites qui ont besoin de personnel. D’autres sont en âge de prendre leur retraite et sont d’accord de partir.

  2. Oui, Le site de Huwei – « La queue du Tigre » en français – est l’un des deux sites émetteurs de RTI voués à disparaître prochainement. Mais, j’aimerai savoir que vont devenir les employés et à l’avenir, les autorités de Taiwan ont-ils l’intention de déplacer les antennes de Huwei ailleurs où elles ne seront pas condamnées à rester silencieuses pour toujours ? .

    1. Pour les employés, c’est mutation ou départ en retraite dans le meilleur des cas. Pour ce qui est des antennes, elles ne seront malheureusement pas déplacées ailleurs. Elles vont être démontées au rythme d’une par mois. Quant au site, au mieux il devient un musée comme prévue, au pire il est détruit pour faire de la place à cette gare de TGV. Au moment où nous y étions avec Aurélie, l’emplacement de ce projet de gare n’était pas encore arrêté.

  3. Ping : Secrets de Radio : Baozhong, de métal et de verdure | Blog français de Radio Taiwan International

  4. d...illon

    Après l’émission « à la poursuite des dieux chinois », voici les reportages « à la poursuite des sites émetteurs de RTI » : de bien belles photos et de jolies histoires sur ces stations.

  5. Ping : Secrets de Radio : un dernier regard vers Tainan | Blog français de Radio Taiwan International

  6. Ping : La station émettrice de Huwei, futur Musée de la démolition ? | Blog français de Radio Taiwan International

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