Les petites mains coupantes de l’or vert

Récolteuse de thé sur les hauteurs de Alishan, le royaume du thé vert taiwanais

Cinq heures et demi du matin. Mei-he enfourche sa bicyclette pour rejoindre ses compagnes de travail dans la brume matinale jusqu’au lieu dit de son village, Houhu, où un petit camion bleu ne devrait plus tarder à venir les chercher. Emmitouflées sous des couches de vêtements de couleurs vives et plusieurs foulards à fleurs vissés autour de la tête, encore un supplémentaire par-dessus le chapeau chinois, elles forment un petit groupe très coloré. Après quelques arrêts dans quatre villages avoisinants, elles sont désormais une bonne vingtaine serrées les unes contres les autres sur les bancs disposés à l’air libre à l’arrière du camion. La promiscuité ne les dérange pas car elle les protège du vent froid qui vient s’immiscer jusqu’entre leurs couches de vêtements.

Pendant trois heures et quelques, elles vont s’accrocher à la disposition bancale du plateau arrière du camion. Le voyage sur les routes montagneuses est chaotique et le camion dérive dangereusement de la chaussée étroite à chaque virage qui les rapproche de l’or vert de Taiwan qui pousse sur les hauteurs verdoyantes de Alishan au centre de Taiwan.

Il est 9h 30 lorsqu’elles arrivent au milieu des champs de thé vert Oolong*, une demi-heure de trajet de temps perdu à cause d’un chantier de réparation qui bloquait la route. Les glissements de terrains sont fréquents ici, et les chantiers impressionnants. Elles n’ont pu s’empêcher de frémir à la vue des cordiers au travail, tel des pantins suspendus aux pans de montagnes abruptes, plusieurs dizaines de mètres au-dessus du sol. Seul une corde les retient d’une chute vertigineuse. « Heureusement que mon fils ne travaille pas ici, s’est rassurée Mei-he ».

Mais il n’est déjà plus temps de penser à cela. Au milieu des plants de thé, elles resserrent le nœud de leurs foulards, emmanchent leurs petits sécateurs devenant un prolongement coupant de leurs doigts et endossent un panier. Alors que leurs doigts habiles s’attachent aux feuilles les plus tendres, les plus vertes, i.e. les plus jeunes des plants, quelques éclaircies dissipent la brume découvrant plusieurs groupes de chapeaux chinois colorés disséminés sur le versant de la montagne qui leur fait face.

D’ici midi, le soleil brillera de mille feux et là encore leurs tenues recouvrantes leur seront bien utiles pour les protéger d’un soleil de plomb. Même en tant que récolteuses de thé, elles se soucient de conserver un teint pâle, critère de beauté asiatique oblige.

Elles forment un groupe polyglotte. Thaïlandaises, Vietnamiennes, Indonésiennes, Chinoises, le cœur de l’Asie de l’Est résonne au milieu des plantations de thé. Travailleuses immigrées ou mariées à des Taiwanais en passant par des agences de marieuses, le temps d’une saison, elles travailleront sans relâche côte-à -côte dans les champs aux rangs serrés. Certaines forment la paire comme Mei-he qui se place aux côtés d’une compatriote chinoise. Toutes deux avancent dans les rangs à la même vitesse.

Mei-he comme beaucoup d’autres de ses collègues de travail a durement gagné son droit au travail auprès de son mari après maintes querelles conjugales. Ces derniers craignant une émancipation de leur épouse étrangère à Taiwan préfèrent bien souvent les savoir à la maison et dépendantes à leur égard plutôt qu’en train de gagner leur vie envoyant l’argent à leur famille restée au pays.

Leurs gestes, précis et rapides, on remarquerait à peine leurs sécateurs collés aux doigts qui coupent feuille après feuille venant remplir petit-à-petit leur panier d’une récolte très verte. Les même gestes répétés et re-répétés et leurs paniers commence à peser lourd à mesure que le soleil de midi devient radieux et les enveloppe d’une chaleur tropicale humide.

Mais elles ne sont pas habituées à se plaindre. D’ailleurs il ne s’agit pas d’y penser. La dernière qui l’a fait, il y a un mois de cela, le chauffeur du camion ne s’est pas arrêté à l’arrêt de son village le lendemain matin. La récolteuse d’origine chinoise s’était récriée auprès du chauffeur de camion en charge de leurs paies, à elles toutes. Ce dernier, toujours à la recherche de la petite magouille à faire, retient toujours quelques billets de dollars taiwanais sur leur paie de la semaine, déjà maigre. « Victimes, ne nous laissons pas faire et obligeons-le à nous payer notre dû durement gagné, leur avait enjoint la rebelle ». l’éclaircie du sentiment partagé de courage face à l’injustice a cependant été bref. Trop effrayées de perdre leur petit boulot saisonnier, elles ont vite rebaissé la tête à l’ombre de leurs chapeaux chinois sur les plants de thé.

Mei-he, la cinquantaine passée n’est pas en reste par rapport aux filles plus jeunes du lot des récolteuses. Des dizaines de saisons de récolte à son actif, ses doigts sont habiles et rapides. En une journée de travail, elle amasse désormais jusqu’à 50 kilos taiwanais* de feuilles de thé, ce qui lui vaut une paie journalière de 1200 dollars taiwanais*. Mais il faudra encore déduire de cela quelques billets pour payer les frais de transport au chauffeur pour leur acheminement en camion.

Penchées sur leur dur labeur, les silhouettes colorées s’activent sans relâche. L’espace d’un instant un visage sous un chapeau chinois se découvre pour un court moment de répit… Le bras qui éponge le front de sueur révélant alors un visage masculin. On confondrait aisément les quelques hommes présent aux côtés des silhouettes féminines, au vu de leurs tenues unanimement colorés. Ces hommes qui font presque figure d’intrus sont presque tous silencieux au travail, éparpillés entre les rangs de plants de thé. Pas étonnant qu’on peine à les remarquer parmi les voix féminines. Les femmes, quant à elles, animent leur tâche de discussions dans un mandarin incertain, des rires fusent ici et là, et certaines entonnent des chants de leur pays natal. L’air vivifiant leur a coloré les joues, aussi teintées de rose que leur foulards noués autour de leurs chapeaux chinois qui brillent au soleil.

Ce n’est qu’au moment de la courte pause de midi que les hommes récolteurs de thé se retrouveront pour échanger quelques mots autour d’un plateau-repas avec le chauffeur du camion. Une précieuse demi-heure au grand air pour profiter de la vue à couper le souffle sur les vallées verdoyantes aux pieds des sommets des montagnes avoisinantes.

L’après-midi s’apparente à la matinée, rythmée de la coupe des plants de thé, et à l’approche du brouillard qui s’abat épais sur les hauteurs recouvrant tout sur son passage, Mei-he sait que le temps est venu de remballer son matériel de récolte. Le brouillard, vers 4 heures de l’après-midi, agit tel un couvre-feu général dans les montagnes. Sur chaque versant, chaque pan de montagne avoisinante, les chapeaux désertent au même appel. Chacune et chacun reprend sa place sur un des bancs à l’arrière des camions bleus pour trois heures de trajet en sens inverse qui les ramènera à la maison. « Tiens, les cordiers ont également disparus, remarque Mei-he en chemin »

De retour à Houhu, le camion ralentit et s’arrête un instant pour la faire descendre. Le dos rompu, à cause des 6 heures de trajet, et encore plus de temps passé courbée en deux sur sur les plants de thé, elle ré-enfourche sa bicyclette pour 5 minutes encore… et pédale dans la nuit noire. Après un sommeil de court répit, c’est avec le sourire qu’elle retrouvera tout à l’heure ses collègues récolteuses pour trois semaines de travail encore…

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                 * Le thé vert Oolong de Taiwan est de réputation internationale. Il est également celui dont la production nationale est la plus importante. Récolté jusqu’à 4 fois par an, les plants poussent entre 1500 et 3000 mètres d’altitude.

* Un kilo taiwanais équivaut à 600g

* 1200 dollars taiwanais équivalent à 30 euros

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7 réflexions sur “Les petites mains coupantes de l’or vert

  1. Dubois

    Bonjour,
    Je viens de voir vos magnifique photos et j’aimerai savoir si je pouvais les utiliser pour un exercice que j’effectue en ce moment.
    Cet exercice consiste à créer le design d’une boîte de thé pour les magasins Oxfam et j’aurai voulu avoir une photos de personnes récoltant thé sur cette boîte.
    Merci d’avance,
    Dubois A.

  2. aurelie

    Mais très certainement ma chère, ce serait avec plaisir que je vous transférerai quelques clichés de votre choix 😉 Bienvenue sur le blog de RTI!

  3. aurelie

    Chère Amandine,
    Merci de me tenir au courant de votre projet si vous êtes toujours intéressée par les photos sur les récolteuses de thé. Nos auditeurs seront sûrement très heureux de pouvoir visionner en photos le résultat. Bien à vous, Aurélie.

  4. Ping : A la cueillette du thé | Blog français de Radio Taiwan International

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