Un regard sur … le Songjiang Zhen, de l’art martial à l’art traditionnel de temple (宋江陣)

La vie à Taiwan n’a pas toujours été aussi facile qu’aujourd’hui. Il y a trois siècles environ, en l’absence d’une véritable organisation gouvernementale, les habitants étaient livrés à eux-même, bien souvent seuls face à leur destin.
Pour tenter de survivre dans un environnement hostile, les villages ont trouvé une solution efficace, les Songjiang Zhen.

Une troupe de Songjiang Zhen

Entre les guerres de clan pour l’appropriation de terres plus fertiles, les attaques de tribus aborigènes mécontentes de voir débarquer sur leurs territoires de nombreux étrangers, les Taiwanais en devenir ont fort à faire. On peut ajouter à ces difficultés, des tentatives régulières de pillages. La campagne est infestée d’aventuriers et de bandits en tout genre. Mais que fait la police ???!

Face à ces calamités récurrentes, les villages organisent leurs propres milices d’auto-défense et les paysans qui choisissent d’intégrer ces troupes officieuses s’entrainent durant leur temps libre. Bien sûr, ces soldats de fortune ne disposent pas de l’équipement propre à une véritable armée et doivent faire avec les moyens du bord. Ainsi, les armes employées sont généralement issus du monde de la ferme : haches, fourches, longs bâtons, au mieux des épées ou des sabres mais le plus souvent des parapluies.
Devant une telle situation, on pourrait croire que ces troupes sont dépourvues de toute organisation. Bien à tort à vrai dire. Au fil du temps, un code se met en place et s’affirme au sein de ces groupes. Les membres doivent suivre des règles qui ont été établies par leurs prédécesseurs et ils s’emploient à mettre en place des formations de combat dont certaines resteront gravées dans la mémoire collective : « Le mille-pattes », « La toile d’araignée », « Le dragon tourbillonnant dans l’eau » et « L’essaim d’abeilles » sont, aujourd’hui encore, les plus connues d’entre elles.

Bien que ce concept de milice d’autodéfense se soit particulièrement développé à Taiwan pour les quelques raisons citées plus haut, ses origines sont à chercher du côté de la Chine. Déjà, durant la fameuse  période des « Trois Royaumes » (220- ~265 après JC), des villages organisaient des milices pour se défendre des pillages fréquents. C’est une époque de guerre, les batailles sont fréquentes et nombreux sont les bandits qui profitent de cette période de chaos ambiant pour s’enrichir aux dépens de villageois. Nombreux aussi sont les soldats vaincus qui errent sans but dans les campagnes. 

Après les traditionnelles salutations, le spectacle débute par des tours de force de chacun des membres

La littérature va aussi jouer un rôle important dans le mythe du Songjiang Zhen … A vrai dire, Songjiang n’est autre que le nom d’un personnage légendaire du très célèbre roman « Au bord de l’eau », en chinois 水滸傳, Shui Hu Zhuan, roman fleuve mettant en scène des bandits faisant cause commune contre le pouvoir de la dynastie des Song du Nord (960-1172). D’après l’histoire relatée dans le roman, Songjiang rassemble autour de lui 108 personnages haut en couleurs pour renverser le pouvoir local estimé trop autoritaire. A la base, il s’agit donc d’une révolte contre le pouvoir officiel. Mais dans la conscience collective, ces 108 personnages sont des héros qui se battent pour une cause juste et qui suivent un code d’honneur. Dans la Chine d’alors, on voit ainsi se mettre en place des milices locales qui reprennent les valeurs mises en lumière dans le roman.
En ce qui concerne le nombre de membres, il est théoriquement fixé à 32, 72 ou bien 108. Dans la pratique, on a plutôt tendance à éviter cette dernière configuration, puisqu’elle rappelle celle du roman, dans lequel tous les membres ou presque finissent par périr au combat. De leur vivant, ces personnages étaient des rebelles et ainsi, ils n’ont pu recevoir de titre honorifique après leur mort. Les croyances populaires veulent que leurs âmes continuent de hanter le monde des vivants. Il serait donc malvenu de présenter une troupe de 108 membres.

Que ce soit sur le continent chinois ou à Taiwan, les troupes de Songjiang Zhen seront bien souvent mobilisées au-delà de leur fonction d’autodéfense. Certaines se battront contre la dynastie mandchoue des Qing (1644-1911), dernière dynastie à régner sur la Chine. D’autres oeuvreront aux côtés de Zheng Chenggong (Koxinga). A Taiwan, les Songjiang Zhen tenteront de résister, en vain, contre l’armée japonaise qui prendra possession de l’île en 1895. 

Les guerriers s’opposent ensuite lors de combats symboliques

L’arrivée des troupes japonaises à Taiwan marque le déclin des Songjiang Zhen. L’équipement de celles-ci est bien trop désuet face à l’armement moderne des soldats japonais. Tandis que la sécurité est assurée par le gouvernement nippon, le Songjiang Zhen perd sa fonction originelle pour devenir progressivement une tradition populaire. En réalité, le Songjiang Zhen a toujours été proche de la religion populaire à Taiwan. Les paysans qui formaient ces milices s’entrainaient toujours sur les places devant les temples. Cette proximité, pensait-on, leur offrait une protection divine. Ils bénéficiaient ainsi d’une image plus respectable aux yeux de la population.

Aujourd’hui, les spectacles de Songjiang Zhen sont donnés lors de grandes fêtes de temples. Par ailleurs, ces troupes, dont la fonction, à présent, est purement symbolique, sont beaucoup plus nombreuses dans le centre et le sud de Taiwan que dans les régions nord de l’île. La plus célèbre d’entre elles serait celle de Neimen, une commune de la supermunicipalité de Kaohsiung, située quelque part aux portes du mystérieux Monde Lunaire.

Et pour conclure ce long article, quoi de mieux qu’une petite vidéo d’un spectacle de la troupe de Neimen ? Il semble que cela se passe cette fois-ci devant le temple Baoan de Taipei. 


Merci à Typhaine Li pour les nombreuses informations apportées lors de la rédaction de cet article.

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3 réflexions sur “Un regard sur … le Songjiang Zhen, de l’art martial à l’art traditionnel de temple (宋江陣)

  1. Ça ressemble à des cornes en haut de certaines perches?

  2. Michel

    Quelle coïncidence ! Je suis justement en train de relire Shui Hu zhuan !
    Quelle épopée ! Ce n’est pas Ulysse, mais la lecture est prenante et le livre est plein d’explications sur les traditions chinoises de l’époque.

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